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Un cafard qui ne dit rien

Ebook : 4.99 
Livre Broché : 8.90 

Une panoplie de marginaux hauts en couleur peuple les pages de ce récit qui se situe dans le downtown de Toronto dans les années 1980.

Au restaurant Chez Gaston, le patron Craig, extroverti et tourmenté, cultive l’art de la conversation en compagnie d’une équipe où d’anciens repris de justice côtoient des junkies et des acteurs ratés qui boivent et fument sec et parfois cognent fort.

Dans cet univers chaotique, la compagne de Craig, la douce Jane, s’efforce de consoler les laissés-pour-compte et les amies en mal d’amour.

Mais peut-on sauver ceux qui s’acharnent à se détruire ?

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Extraits du livre

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Extrait 1 :

La rue Queen West au centre de Toronto en 1980 n’est pas un endroit où on s’attend à trouver un bon restaurant. Chez Gaston, le patron, Craig, propose des plats européens et une liste de vins, français pour la plupart. Il est aux fourneaux à midi et assiste le soir le chef cuisinier.

En salle, deux équipes se relaient. Certains serveurs sont étudiants, d’autres ont de grandes ambitions : ils seront comédiens ou artistes, ils deviendront célèbres et on parlera du temps où ils étaient inconnus et travaillaient dans un restaurant.

L’un d’eux n’est pas resté longtemps. Il passait ses heures de travail à préciser ce qu’il n’était pas question qu’il fasse – servir le café, nettoyer les tables… –, et à parler d’un contrat en cours avec une chaîne de télévision.

Craig l’a renvoyé, il est parti en clamant avec un geste théâtral en direction de l’équipe :

— Ce n’est pas tous les jours que vous avez affaire à quelqu’un d’important. Je suis acteur, moi.

Le matin, Craig conçoit les menus, passe les commandes au téléphone. Tandis que le livreur dépose les cageots de légumes à l’entrée de la cuisine, l’aide-cuisinier, René, arrive pour prendre son service.

Il est québécois, a vingt-cinq ans, des plis graisseux autour de la taille et des dents en moins sur le devant de la bouche. Il est allé en prison, on ne sait pas pourquoi, sans doute pour avoir volé de l’argent.

Il raconte qu’à Saint-Hyacinthe, la ville d’où il vient, une sirène alerte la population quand il va y avoir une explosion à la carrière, et qu’alors les pierres sautent jusque dans les jardins, obligeant les habitants à se mettre à l’abri.

Au début de son embauche, il était à l’heure et travaillait dur ; il faisait la plonge, aidait à préparer certains plats, assez bien, même. Au bout de quelques semaines, il est arrivé de plus en plus souvent en retard et soûl, et s’est mis à engueuler tout le monde.

Une nuit, la police, qui faisait une ronde dans le quartier, l’a trouvé en train d’essayer de forcer la porte du restaurant. Elle l’a arrêté et a téléphoné à Craig, qui n’a pas voulu porter plainte.

René fait d’autres petits boulots pour gagner sa vie. Il n’a pas d’ambition, pas de projets. Une fois, il a disparu sur la côte ouest et puis il est revenu au bout de quelques mois, exactement le même, et il a repris son travail au restaurant.

Aujourd’hui, à deux heures de l’après-midi, Mary apparaît Chez Gaston. Elle est arrivée d’Australie il y a deux ans et devait se marier avec un Canadien mais ça ne s’est pas fait, et depuis, elle est en situation irrégulière. Elle est en train d’être expulsée, et à ce qu’elle dit, dans trois semaines, elle sera mise dans un avion pour son pays.

Craig l’installe à la dernière table au fond du restaurant ; elle se glisse le long de la banquette de velours rouge qui marque la séparation entre la salle et le petit espace réservé au personnel : passé deux marches, à gauche, le bar le long du mur avec la caisse et le téléphone, au centre la porte à double battant qui mène à la cuisine et à droite la machine à café.

Mary est une fille baraquée – elle a fait beaucoup de sport autrefois – avec une forte poitrine. Elle était comptable et fait des travaux d’écriture au noir pour plusieurs commerçants du quartier.

Comme elle a oublié sa paire de lunettes démodée à laquelle il manque une branche, elle remplit les colonnes de chiffres d’une calligraphie parfaite en se tenant à dix centimètres de la feuille de papier, et elle a l’air bizarre, la poitrine posée sur la table.

Extrait 2 :

Mike Wilcox n’est pas descendu à la librairie depuis deux jours. Il était au deuxième étage, où il vit, avec Alice « la jambe qui se balade », une jeune junkie qui passe son temps avec des dealers du quartier, surnommée ainsi parce qu’elle boite. Annie est contente parce que ça fait longtemps qu’il était seul, mais elle craint que cette fille lui attire des ennuis.

Gros fumeur et gros buveur, Mike finit par apparaître vers midi, les yeux rouges, le nez couperosé. Un de ces jours, il finira par tomber dans l’escalier. Quand il s’est réveillé, Alice était partie en lui volant deux cents dollars.

— Nom de Dieu, mon arbre, s’écrit-il en passant au premier étage.

Dans la cuisine, Annie, qui normalement se nourrit de sandwiches au beurre de cacahuètes, déclenche l’alarme en faisant griller des saucisses.

« Je vais virer tous mes employés », se dit Mike.

Littérature classique, littérature étrangère, théâtre, histoire, beaux-arts… En bas, quelques clients disparaissent derrière les rayonnages de livres.

Parmi eux, Mike reconnaît Mel Moodie III, un jeune homme de bonne famille qui se dit descendant du Mayflower et dont le père a fait fortune dans les jus de fruits. Il collectionne les reliures d’art anciennes et passe régulièrement à la librairie. En sa présence, Mike se comporte de façon discrète et détachée. Aujourd’hui, il le laisse emporter un livre de 1 000 dollars que Mel repassera régler, expliquant, après son départ, que les gens riches ont rarement de l’argent sur eux, que Mel est classe et qu’il lui fait confiance.

— J’aime les livres, j’aime les avoir dans les mains, les toucher, dit Annie, mais je ne comprends pas le besoin qu’on peut avoir de réunir TOUT sur une époque, un thème, un auteur…

En sortant, Mel croise Frank, un jeune gars volumineux et chauve avec une couronne de cheveux gras à la base du crâne, qui porte un pantalon pas net retenu par des bretelles sur une large chemise.

Mike le connaît depuis l’enfance, il est orphelin et personne ne se soucie de lui. Avec de l’argent dont il a hérité, il vit à l’hôtel, partage son temps entre la lecture et les bars et collectionne des trucs bizarres.

Il déballe une panoplie de couteaux sur le comptoir.

— Qu’est-ce que tu fais avec ça, Frankie ? demande le libraire patiemment.

— On est de moins en moins en sécurité, il vaut mieux pouvoir se défendre.

— Qui veut t’attaquer ?

— Je ne sais pas mais j’ai toujours une arme sur moi.

— Qu’est-ce que tu fais en ce moment ? Tu devrais penser à te chercher du travail.

— J’ai le temps.

— Ah ! L’alcool… l’alcool…

Resté seul avec Annie, Mike se lance dans un de ces longs monologues ponctués d’anecdotes qu’elle déjà entendus plusieurs fois.

À dix-huit ans, il a été arrêté dans une bagarre avec un copain qui portait une arme et il a été conduit en prison.

Un policier a téléphoné chez lui :

— Don jail.

— Il n’y a personne de ce nom ici, vous faites erreur, a répondu sa mère, prenant le nom de la prison pour un nom d’homme. (Don est un prénom et jail veut dire « prison ».)

Son père a accepté de payer une caution à condition que Mike cherche un emploi.

Il a d’abord été l’homme à tout faire d’un agent immobilier qui vendait des maisons construites sur des terrains insalubres. Puis il a trouvé un travail à mi-temps chez un libraire de livres anciens qui lui a appris le métier. En même temps, il a emprunté 500 dollars à son père pour acheter ses premiers livres.

— Pas un cent de plus et ce sera la seule et unique fois, a déclaré celui-ci.

Et depuis, chaque fois que Mike lui rend visite et parle de son travail, son père semble s’attendre à ce qu’il aborde de nouveau le sujet et l’attend au tournant en l’observant d’un air railleur.

C’est que, chez ses parents, les livres servent de décor dans le salon et personne ne les ouvre. Son père, qui était directeur de banque, a été déçu par le choix de sa profession.

— Ton business est le plus stupide que je connaisse, dit-il. Normalement, dans un commerce, on essaie de vendre quelque chose mais vous autres libraires passez votre temps à acheter des livres. Vous devriez essayer d’en vendre un de temps en temps ! Vous seriez un peu moins fauchés et ta mère et moi, nous pourrions enfin vivre en paix, pour le peu d’années qui nous restent.

Ses parents ont récemment emménagé au quinzième étage d’un condominium. Un ascenseur ouvre directement dans l’appartement. Sur le toit de l’immeuble, sa mère fait des brasses dans la piscine, vêtue d’un maillot de bain une pièce en imitation panthère.

Quand Mike vient dîner, elle le serre contre elle en lui tapotant le dos et il se pique la joue à l’une des petites épingles qu’elle a oublié de retirer et qui maintiennent son foulard quand elle sort de chez le coiffeur.

En lui tendant un gin-tonic avec beaucoup de glace, elle raconte combien elle est contente d’être « passée condo » et combien il est agréable de ne plus avoir à s’occuper d’une maison.

— Où trouves-tu tous ces livres, mon chéri ? demande-t-elle gentiment à son fils.

Noté 4.57 sur 5 basé sur 7 notations client
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Les avis lecteurs

7 avis pour Un cafard qui ne dit rien

  1. Note 5 sur 5

    PORCHEROT

    Belle écriture pour nous faire découvrir la réalité et le caractère de chaque personnage.
    Merci,Jane.

  2. Note 4 sur 5

    Isis

    4 Etoiles pour un joli début. Un portrait touchant d’une certaine génération. Il y a un peu de Kerouac dans ces portraits. Un autre roman est en préparation ?

  3. Note 5 sur 5

    Jacques Maistre

    La mesure du ressac sur une plage de galet. Cette étrange usure qui poli les extrémités de la terre ferme et n’écorche que le temps qui passe sur ces êtres affalés dans leurs mensonge et leurs abus de tendresse. Tel nous parviens la musique de cette écriture. Cette maitrise, cette simplicité nous somme de découvrir ces vagues qui de loin nous paraissent semblable et de près d’une identité particulière. Elisabeth Moinard possède ce don de l’approche et du recul, sans s’éclaffer, elle nous attache à la rive par ce rythme scandé. L’horizon de ses personnages nous parviennent, sans jugement, en entiers.
    Quel bonheur aussi de ne pas s’embourber dans l’existentialisme comateux d’une certaine littérature actuelle où le « JE » nous ombre de son arrogance, nous rend nain devant des géants d’artifice. Pétarade du misérabilisme, douteuse romance d’émoi prisunic. Nous nous baladons loin de cette mode dans la nouvelle d’Elisabeth. Le ressac. Du Bach dans son cas, mais pas pointure fillette en socquette martelant les notes d’un clavecin mal tempéré. Non. Cantate des murs impénétrables de la ville où sourdent par leurs fissures la plainte des Gaston, Jeanne, Graig, Annie …sous la voûte de leur chapelle en feuille de macadam, ils se nichent, ronflent leurs tourments ordinaires dans des vibrations de cathédrale. Ressac. A écouter, à lire. Absolument.
    Jacques Maistre

  4. Note 5 sur 5

    Jocelyne Paillette

    Peinture à l’huile ou peinture à l’eau?… Elisabeth Moinard nous emmène bien au delà d’un roman tronqué. Elle nous propose une aquarelle qui dépasse l’ébauche, nous propulse dans un tableau panoramique loin de chez nous et qui pourtant nous ramène la simple odeurs de ses personnages pouvant vivre derrière la porte d’a coté. Une main sure et caressante nous les transporte à porté d’haleine. Elle piochera longtemps encore cette main, d’autres nouvelles, roman dans son creuset? Je l’espère, attends. Lisez ce « Cafard, il ne vous dégoûtera pas. Résonne dans sa coque le silence des tapage. Rare bestiole, précieux coquillage ce Cafard.
    Jocelyne Paillette

  5. Note 4 sur 5

    Jacques

    C’est un bon livre, qui permet de s’évader vers un pays étranger.

  6. Note 5 sur 5

    François de la VILLEDIEU

    Excellent livre,très bien écris mais trop court ,merci Madame de reprendre votre plume.

  7. Note 4 sur 5

    Mélodie

    Je n’ai pas l’habitude de lire des nouvelles, mais c’était bien agréable de ce promener dans ce quartier de Toronto, et je ne peux plus oublier ces personnages atypiques !

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A propos de l'auteur : Élisabeth Moinard

Élisabeth Moinard

Élisabeth Moinard est née le 15 février 1952 à Civray (Vienne). Ancienne élève de l’École du Louvre et de l’Institut autrichien, titulaire d’un doctorat en histoire, elle exerce la profession d’éditrice. Elle est bilingue français-anglais et parle couramment l’allemand. Elle a effectué de nombreux voyages dans le monde. Notamment, elle a vécu à Munich (Allemagne) et à Toronto, Ontario (Canada) où elle travaillait dans une librairie de livres anciens et d’occasion. Elisabeth Moinard was born in France in 1952. She studied at La Sorbonne University in Paris and has a PhD in history. She traveled a lot and lived in Munich (Germany) and Toronto, Ontario (Canada) where she worked in a second hand and rare bookstore. She speaks English and German fluently. She now lives and works in Paris as a publisher.